L’achat à crédit, ou l’impressionnante (et inquiétante) manière de consommer des Brésiliens Imprimer
Écrit par Stéphane   
Vendredi, 20 Juillet 2012 00:58

C’est l’une des choses qui me marque le plus depuis mon arrivée au Brésil : la généralisation de l’achat à crédit. J’ai déjà eu l’occasion d’en parler, les Brésiliens sont généralement de grands consommateurs. Cela s’explique notamment par le fait que la croissance économique du pays permet un enrichissement personnel qui donne accès à des biens de consommation que bien peu de gens pouvaient acquérir il y a seulement quelques années : télévisions (notamment écrans plats), téléphones portables, ordinateurs, etc. C’est évidemment positif que davantage de gens dans les pays en développement aient accès à des choses devenues courantes dans les pays dit « développés ».

Ce qui me semble par contre plus dangereux, c’est lorsqu’une part importante des achats est réalisée « à crédit ». Et acheter à crédit, les Brésiliens affectionnent particulièrement cela, c’est parfois impressionnant...et inquiétant. Il faut dire qu’ici tout est fait pour faciliter les achats à crédit, entre les banques qui proposent des cartes de crédit à tout va et les magasins, stations essences ou compagnies aériennes qui proposent de payer en « 10 fois sans frais ». Récemment encore, il était possible d’obtenir un crédit à la consommation par un simple appel téléphonique ! Et cela reste possible auprès de n’importe quel distributeur de billets (de sa propre banque). Sans parler des « chèques spéciaux », situés à la fin des carnets de chèques ils entrainent le paiement de taux d’intérêts absurdes. Heureusement qu’on m’en a parlé avant que je les utilise par erreur ! Je suis toujours « choqué » par le nombre de carte de crédit lorsqu’un (ou une !) Brésilien(ne) ouvre son portefeuille, on peut souvent en compter 3 ou 4, mais on monte parfois à 5, 6 ou 7 cartes différentes !! D’ailleurs, il est maintenant possible de payer avec des cartes de crédits même sur les plages de Rio !

Publicité d’une banque brésilienne proposant jusqu’à 5 cartes de crédits

Publicité d’une banque brésilienne proposant jusqu’à 5 cartes de crédits

Alors bien sur en France aussi nous recourons aux crédits, mais le « modèle » des crédits me semble différent entre l’hexagone et le Brésil. En France, les emprunts / crédits sont principalement utilisés pour des achats « importants » ou « d’investissement » : voiture, maison, etc. Au Brésil, c’est la généralisation des crédits à la consommation qui me parait dangereux : l’achat d’une paire d’Havaïanas, d’une trente-deuxième paire de chaussure ou du dernier smartphone à la mode. Même si je ne connais pas la répartition entre les emprunts à la consommation et les emprunts d’investissement, d’après la Banque Centrale Brésilienne le taux d’endettement des brésiliens est de 44% des revenus. D’après le Ministère des Finances, qui a divulgué l’information par erreur, le taux d’endettement des brésiliens est de…64% des revenus annuels ! En France, la limite admise est située à 33% des revenus. Suivant les sources, c’est donc plus ou moins la moitié des revenus des ménages brésiliens qui sont consacrés au remboursement de leurs dettes (financements, emprunts et achats à crédit). Avec souvent un effet boule de neige : de nouveaux emprunts sont réalisés pour pouvoir rembourser les emprunts déjà contractés...

Il y a quelques jours j’ai croisé un copain et j’ai découvert qu’il avait maintenant un iPhone. Il m’a dit qu’il l’avait payé 2000 Réaux (800 euros), soit plus de 3 salaires minimum… mais aussi près d’un mois de salaire de l’acheteur. Et il n’est pas rare de voir des gens qui ont un téléphone portable coutant plusieurs mois de leur propre salaire...

Face aux risques de l’augmentation rapide des dettes des ménages brésiliens, le gouvernement de Rio de Janeiro a ouvert en 2011 la première Ecole d’Education Financière du pays. L’objectif est clair : proposer des cours, gratuits, aux salariés, étudiants, retraités et au public en général, sur la « gestion du budget familial, les marchés financiers, les crédits et les systèmes de prévoyances. Apprendre à programmer ses dépenses et s’assurer un futur sans dettes ».

L’Ecole d’Education Financière à Rio de Janeiro. Crédit photo Gouvernement RJ

L’Ecole d’Education Financière à Rio de Janeiro. Crédit photo Gouvernement RJ

C’est également avec l’objectif de donner les bases d’une « éducation financière » aux salariés que mon entreprise a, l’année dernière, fait venir un intervenant externe pour donner des conseils d’une bonne gestion financière. De manière très pédagogue et concrète, il a essayé de faire passer le message suivant « ne consommez pas de manière impulsive, prenez le temps de la réflexion et limiter au maximum vos achats à crédit ». Il faut dire que non seulement les brésiliens achètent beaucoup à crédit, mais en plus les taux d’intérêts sont parmi les plus élevés du monde : pour les personnes physiques, le taux d’intérêt moyen des emprunts est de 44% !!

Lorsque j’ai acheté ma voiture, j’ai fait un emprunt (en France) à un taux d’environ 3% à l’année. Les concessionnaires brésiliens me proposaient, eux, un taux d’environ 3%...au mois ! Et les taux des cartes de crédits sont beaucoup plus élevés (entre 10 et 14% au mois !!!). Ces dernières années, les prix dans l’immobilier ont énormément augmentés, ce qui compensait en partie les taux d’intérêts élevés. Mais cela semble s’essouffler, par contre les emprunts à rembourser n’ont pas disparus (ajout du 26/07 : j’ai vu hier soir que les problèmes de remboursement des crédits ont augmentés de plus de 30% en un an). Cela expliquerai les difficultés pour de nombreuses personnes de réaliser de nouveaux emprunts / crédits, et, par conséquent, la forte diminution dans la consommation des brésiliens…et une stagnation économique du Brésil au premier trimestre de l’année en cours (+0,2% seulement alors que les autres pays du BRICS sont entre 4,8% et 8,2% de croissance).

Je ne suis pas économiste et n’ai jamais mis les pieds aux Etats-Unis (j’espère donc ne pas dire de bêtises), mais je trouve qu’il y a au Brésil de nombreux points communs avec le modèle américain. Et quand on voit l’importance des crédits en tout genre dans le déclenchement de la crise que nous vivons depuis 2008, on peut avoir une certaine inquiétude pour le géant d’Amérique du Sud. D’ailleurs, je lisais récemment sur le leblogalupus le commentaire suivante « à noter qu’avec un taux d’endettement des ménages qui explose, le Brésil est sous le choc de 2 bulles spéculatives : une bulle des crédits aux particuliers et une bulle sur l’immobilier ». A suivre...

Et vous, comment consommez-vous ? Faites vous beaucoup d’achats à crédit ? Utilisez-vous les emprunts à la consommation ? Ou alors gardez-vous les achats financés aux seuls achats conséquents (logement, voiture) ? Avez-vous rencontré, au Brésil ou ailleurs, des situations comparables à celles que je décris dans cet article ?

PS : j’ai écris cet article à partir de mon propre ressenti et de quelques lectures d’articles, mais je n’ai jamais été à l’Ecole d’Education Financière, donc si je dis des bêtises, dites le moi!

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