Infiltré au cœur de la police brésilienne PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Stéphane   
Mercredi, 21 Septembre 2011 03:36

A l’automne 2010, à l’occasion des élections brésiliennes, plusieurs journaux français ont sortis des revues « spécial Brésil ». J’ai découvert dans Manière de voir (Le Monde diplomatique) un article aussi édifiant qu’intéressant écrit par le journaliste brésilien Raphael Gomide.

Ce papier, intitulé Infiltré au cœur de la police brésilienne, traite de ce qui est l’une des images –et réalités- du Brésil et tout particulièrement de Rio de Janeiro : la violence. Que ce soit en 2009 lorsqu’il y avait d’importantes violences dans certaines favelas de la ville, ou en 2010 lorsqu’on a vu des « scènes de guerre » à Rio de Janeiro, la violence fait parti de la vie Carioca. (Je souhaite cependant préciser que l’insécurité quotidienne a énormément diminuée ces dernières années à Rio). Cet article du Monde diplomatique nous permet de voir les choses « de l’intérieur » et de comprendre l’ancrage de la violence dans le système policier Carioca.

Voici Infiltré au cœur de la police Brésilienne écrit par le journaliste Brésilien Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. . Cet article est paru dans le numéro 113 de la revue Manière de voir – Le Monde diplomatique d’octobre – novembre 2010 et dont le titre est « Là où le Brésil va... ».

Un grand merci à Serge Halimi et à toute l’équipe du Monde diplomatique pour l’autorisation de reproduction de l’article. Merci également à Raphael Gomide pour les échanges par mail…et pour avoir écrit cet article.

« Voulant comprendre l’origine de la violence de la police militaire de l’Etat de Rio de Janeiro, le rôle qu’y joue son cours de formation et l’idéologie qui la sous-tend, le journaliste brésilien Raphael Gomide a passé un concours public et, en 2008, y a été admis comme recrue. Il a ainsi partagé, de l’intérieur, sans filtres, le quotidien de ces hommes qui, en échange de 300 euros par mois, affrontent la mort, mais la donnent aussi trop souvent.

Par Raphael Gomide

Depuis ce matin, je suis officiellement policier militaire (PM), après sept mois de sélection-formation. La sueur ruisselle sur mon visage. Elle dégouline sous ma chemisette blanche et, sous mon jean, le long de mes jambes. Il fait 33 °C, à 10 h 45, sous le dur soleil de Rio. A côté d’autres gars, dont certains ont presque 30 ans et le cheveu coupé court à la tondeuse, je suis là depuis plus de trois heures. Rester debout, dans la position militaire « fixe » ou « repos », constitue le premier d’une série de tests pour les quatre cent cinquante-cinq nouvelles recrues. Nous continuerons ainsi, alignés, parfois courant, jusqu’à 14 h 30. Sept heures en plein cagnard, sans nourriture. Juste de brèves pauses pour boire un peu d’eau.

Dès 8 h 15, le visage couleur de cendre, un candidat a balbutié qu’il se sentait mal. Il a titubé. En empêchant la circulation du sang, l’immobilité peut provoquer un étourdissement. « Ne bougez que pour éviter de tomber ! », répète le commandant de la 2e compagnie. L’astuce est de remuer seulement les doigts de pied. Un homme s’affaisse et s’évanouit. Un autre flanche, par deux fois. A 10 h 30, vertige et nausée me saisissent. Je lève le bras et sors du rang, soutenu par un policier. Un peu d’eau sur le front. Quelques minutes plus tard, je retourne dans les rangs. A un moment ou à un autre, une centaine d’entre nous va avoir un malaise. Beaucoup habitent loin et, pour attraper un voire deux transports en commun, se sont levés tôt. « Vous n’avez pas aimé ? hurle un instructeur, à la fin de l’épreuve. Vous vous sentez faible ? Demandez tout de suite à partir ! Personne n’est obligé de rester. Pour vous qui venez des forces armées : ici on ne tire pas sur des pastèques, non, c’est fini ! Ici le combat se livre à balles réelles ! »

La lieutenante-colonelle Siciliano prend la parole. Elle commence par une mise en garde. « Je sais que beaucoup d’entre vous n’attendent que la première occasion pour faire un écart ! Réfléchissez bien, avant. La frontière entre le bien et le mal est très mince ; les occasions ne manqueront pas de trouver un collègue qui vous pousse à faire une bêtise. Je ne veux pas vous voir figurer dans les chroniques judiciaires ni dans les bulletins de la PM comme des voleurs, des ripoux, expulsés pour un crime ou une faute de conduite. S’il était facile de trouver un emploi, je suis sûre que beaucoup ne seraient pas là aujourd’hui. »

Le Rio des plages, de la joie de vivre et de la bossa-nova est aussi le siège de la police qui tue le plus et meurt le plus au Brésil, et peut-être même dans le monde. Les forces de sécurité y ont été responsables de la mort de mille trois cent trente personnes en 2007, presque quatre citoyens par jour (1). Pendant la même période, cent cinquante et un policiers ont été assassinés, soit un tous les deux jours et demi. Depuis vingt-cinq ans, dans les favelas dominées par des trafiquants de drogue équipés de fusils automatiques, de petites armées de criminels répondent violemment aux opérations de maintien de l’ordre (2).

Dans le système brésilien, la police militaire (PM), en uniforme, constitue la face la plus visible de la sûreté. Celle de Rio compte trente-huit mille membres, mais on estime qu’il en faudrait douze mille de plus. La police civile, elle-même forte de douze mille membres, s’occupe des enquêtes judiciaires.

J’ai passé l’examen initial assis sur un fauteuil du Maracanã, l’un des plus célèbres stades de football du monde, en compagnie d’un public de match professionnel : vingt-cinq mille candidats qui devaient avoir un niveau de fin de collège. Dès cet instant, en écoutant un garçon qui avait été auxiliaire à la PM, dans un programme pour les réservistes de l’armée, j’ai eu un aperçu de l’état d’esprit qui régnerait durant le cours. « Quand on attrape un délinquant dans la zone touristique, un bon coup de matraque ! C’est plus facile de cogner que d’arrêter. N’allez pas le faire devant tout le monde... Faut l’emmener dans un coin. Appréhender, c’est trop de boulot. Un jour, je suis resté au commissariat de 13 heures à 22 heures ! Tu perds ta journée et le déjeuner. » A son côté, un autre racontait en quoi consiste le travail, les jours de match, au Maracanã. « De temps à autre, la foule t’épuise, mais le jeu en vaut la chandelle. Tu peux gagner 5 reais [1,80 euro] avec les revendeurs, en les laissant couper la file d’attente. »

J’ai été l’un des mille cent candidats à réussir l’épreuve « intellectuelle ». Seulement un peu plus de la moitié des deux mille places disponibles. Ont suivi sept mois de sélection — examens médicaux, psychologiques et physiques ; présentation de documents attestant l’absence d’antécédents criminels ou de dettes, ainsi que de certificats de bonne conduite — et de périodes d’entraînement. A chaque étape nous était indiquée une heure d’arrivée. Mais pas d’heure de départ. Les candidats se plaignaient de perdre un jour de travail ou de s’y rendre en retard et de ne se déplacer que pour connaître le résultat : « Il suffirait de le mettre sur Internet ! » Durant les périodes d’entraînement, départ de la maison à 6 heures du matin, rasé, les cheveux bien coupés ; marche et chants militaires ; fin de la séance à 19 heures, au bord de l’épuisement.

Pendant tout ce temps, j’ai compris que la corporation essaie de réprimer la corruption dans ses rangs. Mais que, d’un autre côté, elle tolère et parfois encourage la violence meurtrière.

« Vous échangez des coups de feu avec une crapule, dans la favela... Le type se rend. Vous allez l’arrêter ? Moi, je le tue ! », s’exclame, près de moi, l’une des recrues. Une autre l’approuve. « Evidemment, que je vais le tuer ! Le mec a tiré sur un copain. Il a fait feu, il est cerné, il se rend : “J’ai perdu.” Perdu... ? Je t’en ficherais, moi ! Il va mourir ! » J’essaie bien de suggérer que c’est illégal, que le rôle de la police est d’appréhender le criminel... « Ne pas le tuer, c’est nourrir un animal en cage ! Il va t’attaquer. Tu ne connais pas la justice brésilienne ? Le type passe deux ans en prison, puis on le relâche. S’il te retrouve, il va te tuer. C’est illégal, mais c’est comme ça. » Le premier gars me tape sur l’épaule. « Si tu entres dans la PM avec cette idée d’“appréhender” les délinquants, tu peux faire tes prières ! Les droits de l’homme, c’est quand tu as affaire à quelqu’un d’humain ! »

Bon nombre des nouveaux ont des parents ou des amis dans le métier. La violence et la peur de la mort semblent irriguer leur vie et leur conception du monde. Lors des confrontations survenues à Rio en 2007, on a dénombré en moyenne 41,6 civils tués pour chaque policier abattu. Pour les instructeurs, il s’agit de la réalité « naturelle » des affrontements. L’un d’entre eux fait son cours : « On ne peut utiliser son arme qu’en cas de légitime défense. On ne peut pas tirer dans le dos. C’est absurde ? Ça l’est. Mais on ne peut pas. L’emploi de la force doit être mesuré et proportionnel. Si tu commets une erreur et qu’on la découvre, tu seras puni. » Un élève demande tout de même si des scènes d’assassinat, comme celles que l’on voit dans le film Troupe d’élite (3), ne se produisent jamais. Commentaire de l’instructeur, pas tout à fait dans le même registre que précédemment : « Le cinéma, c’est du cinéma. Mais... vous allez apprendre dans la rue : tu as tiré dans le dos, tu prends l’arme, tu la mets dans la main du type, tu presses la détente et tu invoques la légitime défense. J’ai pu faire ça, fils, sous le coup de l’émotion ! Seulement, ça, c’est la rue. Ici, ce n’est pas l’endroit où l’on apprend ça. Une arme à feu, c’est pour la légitime défense ou pour défendre des tiers. »

Enthousiaste et parlant comme une mitraillette, un candidat relate des scènes de guerre de Canal Discovery. « Mon frère ! Des échanges de tirs en Irak... Les mecs, derrière le tank, faisant crépiter les fusils ! Le Black Hawk les survolant, tac-tac-tac-tac, un raffut du diable, hallucinant... Putain ! j’en ai la chair de poule ! Le type, un calibre 50, lâchant ses coups, avec ces grandes lunettes et des yeux exorbités... J’aurais voulu en être ! » Il se lance dans un tel délire que les collègues gardent le silence. Moyennant quoi, il reprend : « J’ai la haine des crapules ! Je les haïssais avant, et maintenant je les hais encore plus ! Je veux appartenir au BOPE [voir note 3] ! »

Le danger fait partie de la vie des Cariocas — les habitants de Rio. Avant même d’embrasser une carrière de policier. Un candidat relève sa chemise. Une énorme cicatrice balafre son thorax et son abdomen jusqu’en dessous du nombril. Avec un sourire sinistre, il raconte comment, en compagnie d’un ami, membre de la PM, il a failli mourir après avoir été conduit par des bandits dans une favela. « Le trafiquant a tiré sur mon copain. J’ai couru comme un fou. J’ai senti deux coups, mais j’ai continué, poussé par l’adrénaline. Je me suis arrêté seulement tout en bas. J’avais reçu une balle dans le dos et une autre dans le bras gauche. » Il a passé trois mois à l’hôpital. Tous écoutent le récit, bouche bée. « Et tu n’as pas conservé la balle ? », demande quelqu’un. « Pour en faire quoi ? J’ai gardé la cicatrice. Les marques sont restées, comme la haine dans mon cœur. Si j’en attrape un, je ne vais pas y aller de main morte. »

Visite d’une équipe de reportage, dans la caserne, le premier jour, durant les épreuves de sélection. Le commandant n’exerce aucune pression pour que les candidats collaborent. Au contraire : « Quelqu’un est-il intéressé pour répondre à une interview ? Faites bien attention ! Personne, ici, n’est obligé de se laisser photographier. C’est prendre des risques ! » Silence dans les rangs. Après de longues secondes, le premier volontaire s’avance, suivi de deux autres, sur les trois cents présents. La peur de représailles des criminels incite la majorité à ne pas s’exposer. Le seul à se placer face à l’objectif se justifie : « Celui qui doit faire profil bas, c’est le bandit, pas le PM ! Il faut que les vermines sachent qui va leur bourrer la gueule de plomb et leur faire éclater la cervelle. » L’un de ses camarades ricane : « Il ne sait même pas s’il va être policier et il est déjà dans le journal : “Un candidat pris pour un PM a été tué” ! »

Rio vit une guerre particulière entre forces de l’ordre et délinquants. Les coups de fusil répandent des deux côtés la haine et le sang. Parce qu’il sait que lever les bras signifie fréquemment la mort, le criminel ne se rend plus. Il affronte le « flic » quand celui-ci envahit son territoire. Davantage de tirs, davantage de balles perdues, davantage de blessés, même parmi les innocents — pris pour des criminels par les policiers. En terrain inconnu et hostile, le représentant de l’ordre sous l’empire du stress ne fait pas toujours dans la dentelle. Quand le rapport de forces s’inverse, l’uniforme devient une cible, le criminel se venge en tuant le policier.

« Si tu entres dans la Police Militaire avec l'idée d'"appréhender" les délinquants, tu peux faire tes prières... »

 

La première semaine, en dehors de la caserne, un gars m’appelle. « Je vais te donner un tuyau : ne sors pas en jean et chemise blanche, le crâne rasé ! Mets une autre chemise. Deux ou trois des nôtres sont déjà morts. Dans mon groupe, le 2005, il y en a eu un. Dans un bus, avec cet accoutrement et le crâne rasé, c’est comme si tu portais un uniforme. Tout le monde devine le policier. » Une forte paranoïa vécue au quotidien. Des collègues en patrouille voient dans chaque motocycliste portant quelqu’un en croupe un assaillant potentiel. « Accélère ! Ne traîne pas ! »

Cette préoccupation peut se comprendre. La probabilité pour un policier militaire de Rio d’être assassiné est onze fois supérieure à celle de l’ensemble de la population brésilienne ; six fois celle d’un individu de sexe masculin. Sur les cent cinquante et un policiers tués en 2007, trente-deux seulement se trouvaient en service ; cent dix-neuf (79 %) sont morts durant leur temps de repos.

Distribution des uniformes, au milieu de l’excitation de la troupe. Un officier met en garde : « Je vois un tas de rangers (4) ! Pourquoi les embarquer chez vous ? C’est un risque inutile ! Je suis totalement contre, c’est dangereux. Pourquoi les porter dans le bus ? Tout le monde est de Rio, pas besoin d’une longue explication, pas vrai ? » Un sergent commente : « Vous allez avoir cette crainte toute votre vie... » Malgré l’avertissement, la majorité les emporte, pour se faire photographier avec et les montrer à la famille, à la petite amie.

De nombreux PM sont morts, identifiés par leurs vêtements, leur arme ou leur carte de police. Les instructeurs nous enseignent comment dissimuler l’uniforme. Dans la voiture, le mettre dans le coffre, à l’envers, ou dans le sac, ou sous le siège arrière. Dans le bus... « La carte de PM, il faut la cacher. En cas de pépin, balance tout par la fenêtre — le sac, les vêtements, les pièces d’identité... On m’a braqué et, grâce à Dieu, j’avais oublié mon arme. » Un autre instructeur suggère d’ailleurs d’acheter une auto : « N’allez pas à pied et ne prenez pas le bus, le risque est trop grand. Si vous devez le prendre, recommandez-vous par une prière, faites appel à la magie blanche, demandez à Dieu de vous protéger. »

Alors que nous étions sur le point d’intégrer la PM, un sergent nous a mis en garde, sans référence excessive à la loi. « Vous devez bien choisir les endroits que vous fréquentez. Vous êtes presque des policiers et il y a des crapules partout. Si vous pouvez les éliminer avant de devenir des PM, dont la tâche sera de les arrêter, n’hésitez pas. »

Parmi nous figurent un grand nombre d’ex-militaires. Un ancien fusilier, élève de droit, nous fait une recommandation : « Ne restez pas dans cette galère ! Moi, je veux partir le plus vite possible. Je ne vais pas m’incruster longtemps. » De fait, une partie des recrues n’a pas l’intention de faire carrière, mais cherche un emploi provisoire. Beaucoup ont un niveau d’études supérieures ou suivent des cours à la faculté. La PM, avec ses hauts risques et son bas salaire, est avant tout un tremplin pour des concours donnant sur des fonctions moins dangereuses et bien mieux rémunérées.

Avec l’augmentation de la violence, la PM a adopté des comportements plus agressifs pour appréhender les délinquants. « Si tu ne diminues pas la marge de risque, tu peux ne pas rentrer à la maison, estime un aspirant. L’Etat de Rio est le plus dangereux du pays, on n’y peut rien. C’est le seul qui soit “en guerre”. Si tu n’es pas bien préparé, tu vas y passer. » Conséquence : il faut toujours pointer son arme. C’est brutal ? Possible. « Mais qui risque sa peau en posant ses fesses pendant douze heures, dans la voiture ? C’est le PM ! On reste poli, mais on n’est pas dans le Minas Gerais, on est à Rio. »

Un élève demande s’il doit tirer sur un individu qui veut échapper à une descente de police. « Bien sûr que non ! Il y a des gens qui prennent peur. La PM devrait avoir des coutelas pour crever les pneus, mais on n’en a pas. Tu ne peux pas tirer... Il faut courir après. Si tu tires, qu’est-ce que tu vas expliquer ensuite au juge ? » Un garçon ricane à peine discrètement. « Tu vas tuer avec l’arme réglementaire de la PM ? » Lui aura un pistolet ou un revolver supplémentaire. Ni vu ni connu...

Les discours contradictoires — l’officiel, légal, et le non-officiel, illégal — laissent le nouveau PM en proie au doute. Sa formation comporte douze heures d’« Ethique et droits de l’homme », ce qui représente 1 % des mille cent soixante heures d’instruction. « C’est peu », reconnaît un professeur adepte de l’euphémisme... Dans le feu de l’action, le policier manquera de pratique, la nervosité dominera. Ce qui s’imposera, alors, c’est la « loi de la rue ». Et puis, quand le gouverneur de Rio, M. Sérgio Cabral, justifie l’« affrontement » (5), les soldats comprennent qu’ils peuvent tuer et qu’il n’existe guère d’intérêt, à ce niveau politique, pour voir baisser le nombre des meurtres — qui font rarement l’objet d’une enquête — de civils, délinquants ou non.

Les erreurs sont fréquentes. En 2008, un enfant de 3 ans était sur son siège de bébé, dans la voiture de sa mère, avec un passager, quand ils furent tués par des policiers qui les avaient pris pour des délinquants. Luiz Costa, un automobiliste de 36 ans, a connu le même sort. Filmés par les caméras de surveillance d’un immeuble ainsi que par une équipe de télévision, ces deux faits eurent un impact médiatique important.

La nature de l’intervention dépend néanmoins des quartiers de la ville. Elèves et instructeurs reconnaissent que la police se comporte différemment dans les quartiers huppés et dans la banlieue. « C’est une autre réalité. Le PM, dans la zone sud [riche], dit même “Bonsoir, monsieur.” En banlieue, c’est : “Donne-la tout de suite [la drogue], car si je la trouve, tu es cuit ! Descends de la voiture ! Dehors ! Dehors !” », plaisante un collègue. Un sergent hausse les épaules. « Tu vas appréhender de la même façon sur la Vieira Souto [à Ipanema, quartier chic] ou au Jacaré [dans la favela] ? Ça dépend forcément de la situation, de la zone de risque, du niveau social. Dans la favela, si tu tournes le dos, tu as droit à une rafale ! »

Au cours d’un entraînement d’agents brésiliens par la Special Weapons and Tactics Unit (SWAT) du Texas, l’une des unités d’intervention spéciale les plus célèbres du monde, un membre du groupe américain déclara, à ma grande surprise, qu’en treize ans d’opérations de sauvetage il n’avait jamais tiré un coup de feu. « La technique et la rapidité suppléent la violence », expliqua-t-il.

Pendant leur enseignement, les élèves de la PM entendent qu’ils ne peuvent tirer qu’en état de légitime défense et qu’ils doivent faire un usage modéré de la force. Encore faut-il maîtriser son arme. Au Brésil, le hiatus entre la théorie et la pratique commence dès la formation. Les apprentis PM tirent à peine quarante fois au pistolet, quarante fois au revolver et quarante fois au fusil.

« J’en ai marre de voir le policier avec une chaîne en or, une voiture de l’année, la plus jolie blonde de la rue et le pistolet Glock (6) à la ceinture, s’insurge un instructeur : il tire dix-neuf fois et l’autre continue à courir ! A l’arrêt, il rate son coup neuf fois sur dix. » Le professeur a aussi son explication pour les deux cent trente-quatre cas (dont seize mortels) de balles perdues, à Rio, entre janvier et septembre 2007 : « La balle de fusil traverse le mur et touche là où elle ne doit pas ! » A son avis, le revolver n’est pas très adapté : il ne dispose que de six projectiles et il est difficile à recharger, lors d’un échange de coups de feu. « Rien à faire de cette histoire qui dit : “Si je n’y parviens pas avec six coups, c’est qu’il n’y a rien à faire.” Si je n’y arrive pas avec six, j’y arriverai avec trente-quatre, avec soixante-huit... Je vais tirer jusqu’à en finir », affirme-t-il, vindicatif, en sortant trois chargeurs de ses poches et deux qui étaient fixés à ses jambes.

« En 2008, sur vingt-trois personnes arrêtées, la police de Rio de Janeiro en exécutait une... »

 

Pour lui, il est inconcevable qu’un PM ne soit pas armé. « On en est arrivé à la situation actuelle à cause de la passivité générale. Si tous les gens de qualité portaient une arme, Rio ne serait pas dans cet état. Le pays n’a pas la culture des armes. J’ai vu un reportage sur une famille de La Nouvelle-Orléans, aux Etats-Unis : le mari, la femme et le fils de 12 ans, tous avaient le fusil à la main. On veut pénétrer chez moi ? Là-bas, il n’en est pas question ! »

Un jour, les recrues sortent de la caserne. De sa voiture, une jeune femme crie : « Vous êtes de la vermine ! De la vermine ! » La PM a une relation tendue avec la société. Il existe au sein de celle-ci un ressentiment latent contre les policiers. De leur côté, ceux-ci estiment ne pas recevoir, de la part de ceux pour qui ils risquent leur peau, la reconnaissance qu’ils méritent. « La population n’est pas éduquée, se lamente un sergent. Hormis nos familles, personne ne nous défend. » Critique ? Début d’explication ? Un aspirant fait remarquer : « Quand un play-boy est arrêté, la première chose qu’il fait est de demander : “Combien coûte le café ?” Il donne 10 reais [en bakchich] et, quand il file, il insulte le PM : “Sans vergogne ! Corrompu !” Et lui ? La société a la police qu’elle mérite ? Elle l’a. »

« Tu dis que tu es PM, tout le monde te regarde de travers et pense que tu es une crapule, s’insurge un policier confirmé. Tu arrives avec une voiture neuve, à payer en mille fois, et déjà tu entends les cris : “Au voleur !” » Encore au stade de la sélection, un candidat me confie qu’il compte rejoindre le bataillon de son frère, un officier. Je lui demande si la zone, deux grandes favelas infestées de trafiquants, n’est pas dangereuse. « Du calme ! Tout est “combiné” [payé avec des bakchichs]. Mon frère gagne 2 000 reais [735 euros] par mois là-bas. » Du trafic ? « De véhicules, du commerce... » Mon interlocuteur sera éliminé, mais des cas comme celui-là dérangent la PM, qui essaie de mettre en garde les élèves contre la corruption.

Ces derniers ne s’émeuvent pas forcément du propos : vue du terrain, la situation sera différente. « Le sergent vétéran te donne du fric. Alors toi : “Non, sergent, non, je n’en veux pas.” Et le type : “Arrête ! Arrête tes salades, ne fais pas d’histoires, soldat, prends ça tout de suite, fais pas suer !” » Bref, les conseils ne sont pas toujours suivis d’effet. « Je veux être affecté à la circulation, affirme en riant un élève. Ça rapporte gros. » D’autres racontent des histoires de « pourboires » offerts aux policiers, ici une bouteille d’eau minérale, là un repas au McDonald’s. Tous rient. L’un d’eux fait observer que la PM a une réputation de corruption — « Une injustice ! »

Son image négative préoccupe l’institution : elle essaie de changer sa réputation de cruauté. « Tu vas te cacher le visage, durant une opération de police ? Crier sur le type ? Le faire se coucher au sol ? Pointer le fusil sur sa tête ? C’est nécessaire ? Non ! Mais tu vas tout de même le mettre en joue. » Situation certes désagréable pour l’interpellé. Mais le plus important demeure la sécurité des forces de l’ordre. La rancœur renforce le corporatisme. Le code 800, qui régit l’assistance au policier, a la priorité. Une petite vieille est attaquée... Que dit le 800 ? Oublie la vieille et porte d’abord secours au collègue ! En substance : Personne ne t’aime, à part ton chien ; la ville te hait ; le garçon te sert un café, la femme te donne une collation, mais tout le monde te déteste, on ne te sert que parce que tu portes un uniforme...

Pour l’anthropologue Jaqueline Muniz, le PM vit dans l’incertitude. Il a une « mission » mal définie, « un chèque en blanc que chacun remplit comme il veut », et la porte est laissée grande ouverte à l’improvisation. « Il n’y a pas de politique précise de l’usage de la force, ni de comptes à rendre. Comment responsabiliser quelqu’un si les règles du jeu ne sont pas clairement établies ? »

Nous voici donc au terme de mes sept mois de sélection et d’entraînement. Depuis un mois, je vis comme un PM, quand je présente... ma démission. Deux sergents essaient de me convaincre de rester. « Alors, tu veux t’en aller ? Tu en es sûr ? », me demande une sergente sur un ton de mise en garde. Lorsque je lui confirme mon intention, elle ordonne à un autre élève présent dans la salle de revenir plus tard. « Laisse-moi régler la situation du “défunt” qui est ici... » Se tournant vers moi : « Tu sais que maintenant tu es un défunt, pas vrai ? » Elle me montre un tableau noir. Sous le titre « Cimetière » y figurent le dessin d’un crâne et les numéros de quatre démissionnaires, à côté d’autant de croix. Je suis le cinquième.

En l’absence d’ordinateur — quand il y en a, ils ne sont pas branchés —, je rédige à la main ma lettre de démission. Dans la pièce où je me trouve, des infiltrations marbrent les murs et le plafond, le revêtement tombe, des toiles d’araignée pendent ici et là. J’aperçois un cafard sur une pile de documents, trois chaises cassées aux garnitures déchirées. Dans le bâtiment, les toilettes sont sales. Certaines n’ont pas d’eau. Il s’en échappe une odeur pestilentielle. J’entends la voix d’une lieutenante, irritée. « Comment les gens peuvent-ils vivre dans cette saleté ? Ça m’étonne que la colonelle soit restée aussi longtemps dans cette pourriture ! »

« Au cours de la même année 2008, la police de São Paulo déplorait « seulement » un homicide sur trois cent quarante-huit arrestations. »

 

Quelques images me reviennent... Sur les huit douches d’eau froide du peloton, trois étaient hors d’usage. Dans les salles étouffantes, on ne trouvait que des ventilateurs, pas d’air conditionné. Les recrues possédaient leur propre rouleau de papier hygiénique. « Ça coûte cher d’acheter du papier hygiénique ou de la naphtaline ? », avait aboyé un instructeur, sentant à distance l’odeur d’urine de la salle de bains. Chaque élève avait donné 1 real pour acheter des produits de nettoyage.

De retour à la compagnie, je dis au revoir aux sergents. « Bonne chance, mon ami, que Dieu te garde !, me lancent-ils. Ne dis pas de mal de la PM, parle seulement des bonnes choses et oublie les mauvaises. » Je suis au garde-à-vous. « Laisse tomber, tu n’es plus militaire ! »

« Défunt » avec oraison funèbre, je me sens libre. Pour les deux mille places disponibles lors du début de la sélection, il ne reste que quatre cent cinquante-quatre élèves dans le groupe du cours de formation du soldat. »

Raphael Gomide.

(1) A titre de comparaison, en 2006, les polices des Etats-Unis dans leur ensemble ont été responsables de trois cent soixante-quinze morts.

(2) Dans l’Etat de Rio, depuis 1995, les homicides ont dépassé le chiffre de six mille par an.

(3) Tropa de elite, film brésilien de José Padilha et James d’Arcy (2007), qui montre la guerre opposant le Batalhão de Operações Policiais Especiais (Bataillon des opérations spéciales de police, BOPE), le groupe d’intervention d’élite de la police militaire de l’Etat de Rio de Janeiro, et les trafiquants de drogue. Il a suscité une très forte polémique.

(4) Chaussures militaires montantes, à lacets et en cuir.

(5) « Sérgio Cabral, gouverneur de l’Etat de Rio de Janeiro, est aujourd’hui l’une des figures politiques les plus nuisibles. Sans relâche, il justifie la violence policière dans les zones pauvres de cette ville. La dernière en date de cet homme (...) a été d’affirmer que les habitants des favelas, quand ils se plaignent d’une action policière, sont payés par les trafiquants. Ce qui revient à dire que la politique de l’Etat qui engendre la barbarie policière est justifiée. » Mário Augusto Jakobskind, « Sérgio Cabral e a criminalização dos pobres », Brasil de Fato, São Paulo, 25 octobre 2007.

(6) Pistolet semi-automatique, calibre 9 mm. En fonction du chargeur, il peut délivrer entre treize et trente-trois coups.

 

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